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Dealer de films

La Ville est tranquille de Robert Guédiguian

16 Juin 2014, 18:05pm

Publié par Mathieu

La Ville est tranquille de Robert Guédiguian

Comme son titre l’indique, La Ville est tranquille est simple et complexe à la fois, simple comme une antiphrase, complexe comme le saisissement dans un même geste (plan) d’une ville entière. Partir d’un cliché – Marseille, ville mosaïque – pour atteindre l’éclatement même du cliché, des miettes de vraie vie dans une fiction aux intentions transparentes : la mosaïque devient fragments. Pour donner vie à ces fragments, pour leur donner corps – puisque corps il y a – il fallait donc d’abord saisir la ville dans son ensemble, dans de très beaux plans aériens de Marseille. Les quartiers, les milieux, se mêlent en d’élégants travellings très lumineux, qui reviennent rythmer le récit comme des ponctuations, comme des pauses qui pour quelques instants relient le particulier (des vies) au général (la Cité éternelle, mythique). Rythmer ? Oui, car le film est avant tout musical, présentant une Ville-Opéra, mêlant les musiques comme il mêle les êtres.


Chaque quartier a sa musique, et les airs sont repris, se rejouent pour atteindre une forme de musique totale (la ville). Le Clair de lune de Beethoven répond au Pas Toi de Goldman chanté par des handicapés, au rap furieux des adolescents, ou au piano d’un petit virtuose réfugié. Les bruissements de la vie/ville se font écho (l’agonie d’une droguée, le coup de feu, le téléphone, les crissements des pneus), et deviennent une seule et même fureur. C’est sans doute ce qui rend ce film aussi ample.


A l’opposé de cet aspect mélodique (mais certainement pas mélodieux, réalisme oblige), le film prend l’allure d’une démonstration avec parfois beaucoup de panache - et avec quelques bémols. L’idylle entre la bourgeoise de gauche et le jeune repris de justice (forcément repenti) sonne assez faux et n’est jamais aussi belle que quand elle est traitée dans le hors-champ (lorsque la femme reste immobile n’osant franchir la porte, à la fin). Et puis la famille d’Ariane Ascaride est, disons, un peu chargée, avec une fille (mère) droguée et prostituée, un mari militant FN (sans compter l’ex-amant qui traîne un passé lourd d’échecs et de douleurs). Le film devient beaucoup plus subtil dès qu’il s’attache aux petites choses entre les êtres : le personnage de Darroussin est à cet égard un modèle de décalage (le jeu de l’acteur aussi), à la limite exacte entre le comique et le tragique.


C’est aussi la force du film de savoir être un mélange de tous les instants, et pas seulement au niveau structurel (démonstration et mélodrame, musique politique et musique émotionnelle). Ascaride gifle sa fille, et lui demande, comme pour s’excuser, si son steak est bon. Le couple Roberts/Boudet se dispute sans cesse, mais c’est sur fond de mensonge, celui du fils. Le mélange est aussi celui des tons.


On pardonnera beaucoup à ce film, puisque c’est son principe même d’être un mélange (avec des parties un peu moins bonnes, donc) et qu’il est porté par un souffle rare. Le cinéma de Guédiguian prend ainsi de l’ampleur, et la chaleur présente à chaque image (il aime ses personnages) est communicative (les acteurs sont tous excellents). Un grand mérite du film est d’ailleurs de s’envoler, de ne pas en finir avec les personnages, de les laisser vivre (pour les survivants) sans trop insister. Guédiguian trouve la beauté dans l'espoir fou, celui d'un enfant jouant du piano, et qui, pour quelques instants, réunit autour de la musique les habitants d’un immeuble soudain touchés par la grâce.

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