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Dealer de films

Sous le signe de Bazin

22 Septembre 2014, 18:15pm

Publié par Mathieu

Accompagné de deux noms prestigieux de la critique (le dédicataire est Jacques Siclier, et Claude Beylie a signé une préface), ce recueil d’entretiens propose une approche implicitement axée sur l’histoire, celle du cinéma et celle de sa petite sœur, la cinéphilie: plutôt que d’offrir un “état de la critique” en interrogeant systématiquement les journalistes en poste, Houben enquête en fait auprès de critiques nés pour la plupart dans les années 1940. Il s’agit en gros de la génération de la “fin” des ciné-clubs, encore assez bien implantés dans les années 50 et réactivés par le CCII en 1964, sans succès durable. La plupart sont aujourd’hui en charge d’une tribune journalistique (ce que Michel Ciment appelle le “triangle des Bermudes”: Libération-Le Monde-Télérama; mais aussi Positif et dans une moindre mesure Les Cahiers du cinéma, et encore Charlie-Hebdo, Télé 7 jours ou Elle). Le corpus des gens interrogés est cependant délibérément non-exhaustif, et les choix se comprennent entre les lignes.


Ainsi, plusieurs critiques interrogés reprochent à Gérard Lefort, le critique de Libération, une “inculture” cinématographique volontaire et même triomphante, assortie d’une tendance à la synecdoque aiguë (c’était en substance le reproche qui lui fut adressé par Jean-Loup Bourget, lorsque le “petit manteau rouge” de La Liste de Schindler était exhibé par Lefort comme preuve absolue de l’imposture et de la putasserie de Spielberg).


Tous les critiques – parmi lesquels les femmes brillent par leur absence, à part Claude-Marie Trémois évoquée deux fois – prennent ici leur cinéphilie très au sérieux, y compris François Forestier, qui signe au Nouvel Observateur des papiers iconoclastes et des livres à la gloire des navets du cinéma mais apparaît ici comme un.. anar plutôt de droite, et Gérard Lenne, qui se déclare le précurseur de l’étude universitaire sur le genre fantastique et sur le gore. Comme Jean-François Houben les interroge selon une série de questions plus ou moins semblables, la petite histoire de l’enfant, puis de l’adolescent, cinéphile finit par prendre, de curiosité biographique, une certaine épaisseur historique. Cela dit, il est intéressant de noter que nombreux sont ceux qui proviennent d’un milieu catholique et ont connu leurs premières amours cinématographiques en cachette. Autre point commun: un intérêt partagé pour le cinéma américain, découvert précisément dans les années 50 (1959, “année géniale” selon Dominique Rabourdin, initié au cinéma américain par son condisciple Patrick Brion). Si la répétition peut finir par lasser, entretien après entretien, elle permet de s’apercevoir que dans une même génération, le petit jeu des “films préférés” tourne autour des mêmes œuvres, peut-être parce que les bobines étaient montrées à ce moment-là dans le réseau des ciné-clubs (alors fédérés au niveau national et pourvus de bulletins) ou à la cinémathèque, rue d’Ulm. En d’autres termes, la disponibilité des films a formé une génération dont la culture cinématographique demeure assez homogène, tandis que l’existence de la vidéo et du DVD élargit le corpus et le constitue comme presque uniquement individuel. Parmi les films souvent cités comme “films de chevet”, on trouve les œuvres de Mizoguchi, Les Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang, La Règle du jeu bien entendu, Sueurs froides, La Nuit du chasseur, mais aussi La Mort aux trousses et Le Mépris. Les films plus récents sont moins cités, mis à part David Lynch, généralement loué, et Hou Hsiao-hsien, reconnu comme un maître. Cependant, il faut souligner qu’une nostalgie certaine imprègne les propos de tous, même de ceux qui ne souhaitent pas donner une image “ancienne” de leur cinéphilie; plus la peine aujourd’hui d’aller “tout voir”; et Dominique Rabourdin, désormais réalisateur télé (Océaniques sur FR3, Métropolis sur Arte), estime qu’une trentaine de films par an, ce devrait être suffisant. Rien à voir avec les cinq films par semaine que tous décomptent pendant leurs années d’adolescence! La boulimie d’alors ne les empêche pas de recommander pourtant une ouverture aux autres arts et à la culture (y compris la politique) en général, comme le martèle Michel Ciment.


Malgré la volonté de certains de demeurer ouverts jusqu’au consensus (comme Jean-Michel Frodon, le plus jeune critique interrogé), quelques polémiques affleurent. Il s’agit surtout de réévaluations (Resnais jugé ennuyeux et même pour certains ridicule, de même qu’Antonioni), ou de réflexions plus générales sur la disparition d’un certain type de cinéphilie (celle des happy few en somme) et la déploration d’une critique devenue trop subjective (Michel Chion s’en prend violemment à l’influence de Roland Barthes, d’abord dogmatique et moralisante, puis subjective à outrance). Seul Dominique Païni enterre sans regrets une génération en accueillant une jeune critique très documentée, douée pour la philologie et l’archivage. Mais il pense ici sans doute plutôt aux étudiants et aux chercheurs qu’aux critiques proprement dits.


La figure de proue des Feux croisés sur la critique est (toujours) André Bazin, invoqué par presque tous comme lecture première (chronologiquement) autant que primordiale. L’entretien avec Henri Agel (né en 1913, ancien enseignant au lycée Voltaire dans la classe de préparation à l’IDHEC et auteur de livres sur le cinéma et le sacré) qui ouvre le livre est emblématique de cette influence majeure, devenue presque mythique. Mais l’examen des films cités ne correspond pas forcément à une vision bazinienne du cinéma comme trace du réel ainsi révélé. Bazin fonctionne donc au moins autant comme une référence éthique que réellement intellectuelle et critique.


On lira donc avec intérêt pour le dialogue implicite qui s’y joue entre différents médias (radio et presse pour Michel Boujut, télévision pour Patrick Brion, programmateur à France 3). On y déplore cependant l’absence de certains critiques (par exemple d’une génération post-baby-boom, ou de revues de cinéma plus spécialisées comme Vertigo) ainsi que celle d’un index, ou de réflexions sur le développement des sites et pages Web consacrés à la critique.

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