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Dealer de films

Voyages de Emmanuel Finkiel

16 Juin 2014, 18:08pm

Publié par Mathieu

Voyages de Emmanuel Finkiel

Un plan parmi d'autres retenu: Riwka (Shulamit Adar), la soixantaine, contemple à travers la fenêtre embuée de son bus tombé en panne sur la route d'Auschwitz le visage du passager d'un autre car. Quelques instants d'éternité passent alors. A quoi songe-t-elle? Avec qui dialogue-t-elle? Avec les vivants et les bribes de mémoire qu'ils tentent de recoller? Ou avec les morts et toutes les fictions possibles, tragiques et heureuses, ici et là nouées et dénouées?
Voici l'un des charmes du très beau film d'Emmanuel Finkiel: traiter de sujets graves avec finesse, délicatesse et ce soupçon d'humour qui, ici plus qu'ailleurs, est la politesse du désespoir. Car Voyages, qui croise habilement trois histoires (le jeune cinéaste n'a-t-il pas été l'assistant de Kieslowski sur “Bleu/Blanc/Rouge”?), tresse une chronique mélancolique qui se coltine nombre de questions clés: celle de l'identité fragmentée, de la filiation brisée, de la diaspora juive pulvérisée par la Shoah et de la réalité contemporaine d'Israël.


Mine de rien, c'est une somme qui, au travers d'une génération marquée dans sa chair, couvre un demi-siècle d'histoire. Le premier récit n'accomplit-il pas un pèlerinage en Pologne et le dernier ne s'achève-t-il pas en Israël? Au cœur de chaque chapitre, une figure de femme. Premier volet: Riwka retourne sur les traces de son enfance. Son mari l'accompagne, mais le dialogue est des plus difficiles. Dès lors, petites et grandes histoires se mêlent intimement. Malgré la douleur du périple, le groupe qu'ils côtoient tente de rester de bonne humeur. Arrivée aux portes d'Auschwitz, Riwka s'assoupit. La souffrance est sans doute trop grande. Le cinéaste qui flirte tant avec le documentaire reconnaît ici les limites de la fiction: rejouer l'émotion serait insoutenable.
Le deuxième volet, le plus douloureux, se passe à Paris et se centre sur Régine (Liliane Rovère), une sexagénaire. Un appel téléphonique venu d'ailleurs, et un homme qui prétend être son père se présente, cinquante ans après les camps. Peu à peu, le doute s'instaure. Qui est-il? Est-il vraiment celui qu'il dit être? Dans une scène superbe où, une fois encore, fiction et documentaire s'interpénètrent, Régine compare ses photos d'enfance – d'authentiques clichés d'époque – avec d'autres dérobées au vieil homme. Trouble de l'artifice et du vrai qui se mêlent: quelle est l'histoire véhiculée par ces images? Est-ce celle du film, racontant le fragile espoir d'une paternité recouvrée, ou celle de la réalité et du souvenir funeste de tant de vies brisées?


Dernière partie, la plus ouverte, la plus contemporaine. Vera (Esther Gorintin), une malicieuse octogénaire, débarque de Russie sur le sol israélien avec pour destination Tel-Aviv. Une cousine perdue de vue depuis trente ans est son unique point de repère. Elle traverse la ville, moderne, agressive, individualiste, véritable labyrinthe où personne, à son grand dam, ne parle le yiddish. L'identité culturelle fondée sur la langue s'avère dès lors, pour Vera, un mythe révolu. Et de constater mélancoliquement: “En Israël, il n'y a plus de Juifs, mais seulement des Israéliens.” De fait, la terre promise se révèle pour elle terre d'exil. Elle retrouve cependant sa cousine, la quitte, contemple enfin la mer – malgré les barbelés. Et rencontre par hasard Riwka, en qui elle trouve enfin un véritable interlocuteur, avec qui elle partage langue et histoire. Peu après, elle disparaîtra, happée par un bus, comme une génération disparaît dans l'oubli.
Voyages, par le biais de ses pérégrinations, confronte les témoins d'un drame à nul autre pareil. Mais il le fait sur un mode mineur, privilégiant les émotions ténues, évitant toujours le pathos que pourrait susciter telle ou telle rencontre. Il décrit le mouvement perpétuel d'une génération qui erre, cherche des traces, des signes du passé, vit d'un deuil qui ne peut se faire et, peut-être, finalement, tourne la page. “Pour moi, l'oubli est une composante de la mémoire” remarque le jeune cinéaste1. Le film montre aussi un doute qui s'insinue, taraude les relations. Mais Finkiel ne dramatise jamais, ou si peu. Il aime les demi-teintes, saisit les gestes simples, à l'instar du cinéaste japonais Ozu qu'il dit admirer.
Au-delà de la complexité, la construction balance perpétuellement entre fiction et documentaire, passe du clos (le bus du premier volet ou l'appartement du second) à l'ouvert (Tel-Aviv), du présent au passé, du repli sur soi au regard sur l'autre, d'une profonde douleur à une certaine lumière. Voyages nous livre des fragments d'histoires à la fois singulières et universelles, des portraits douloureux et attachants, des récits qui n'en finissent pas de nouer dans nos cœurs de secrets et interminables prolongements.

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